Il y a une question que nous posons systématiquement aux médecins libéraux que nous rencontrons en première consultation : “Si vous tombez malade demain et ne pouvez plus exercer pendant six mois, combien vous verse la CARMF ?”
Force est de constater que le régime obligatoire est mal connu de ses propres bénéficiaires. La CARMF publie des guides clairs et détaillés, mais qui les lit vraiment au moment de l’installation ? On cotise, on sait vaguement que “ça couvre quelque chose”, et on passe à autre chose.
Le problème, c’est que cette méconnaissance conduit des médecins à sous-estimer leurs besoins de couverture complémentaire, ou à l’inverse, plus rarement, à surpayer des garanties redondantes. Dans les deux cas, la situation est perfectible.
L’objet de cet article est simple : vous donner une photographie précise, chiffrée, des prestations servies par la CARMF en 2026 pour chacun des grands risques, afin que vous puissiez ensuite raisonner correctement sur ce qu’un contrat de prévoyance complémentaire doit venir compléter.
L’arrêt de travail : un système à deux étages, et une franchise qui coûte cher
C’est probablement le risque le plus fréquent, et le moins bien compris dans son fonctionnement, parce qu’il fait intervenir deux organismes successifs.
Premier étage : la Sécurité sociale des indépendants (jours 4 à 90)
Les trois premiers jours d’arrêt ne donnent lieu à aucune indemnisation. C’est la franchise initiale, sèche, sans exception. À compter du 4ème jour et jusqu’au 90ème, c’est la CPAM, via la Sécurité sociale des indépendants, qui prend le relais.
Le montant de l’indemnité journalière est calculé sur la base de 1/730ème du revenu non salarié moyen des trois dernières années, avec un plancher à 26,33 €/jour et un plafond à 197,51 €/jour (chiffres 2026). En pratique, un médecin dont les revenus 2022-2023-2024 s’établissent en moyenne autour de 100 000 € percevra une indemnité de l’ordre de 137 €/jour. La durée d’indemnisation est de 87 jours, cumulables jusqu’à 360 jours sur une période de trois ans en cas de nouveaux arrêts.
Second étage : la CARMF (à partir du 91ème jour)
À compter du 91ème jour d’arrêt total, la CARMF prend le relais, à condition que vous ayez déclaré votre arrêt dans les deux mois suivant sa survenance, et que vous soyez à jour de vos cotisations. Le montant de l’indemnité journalière est calculé sur la base de 1/730ème du revenu non salarié de l’année N-2 (soit 2024 pour un arrêt survenu en 2026), selon la classe de cotisation du médecin :
- Revenus 2024 ≤ 48 060 € : 65,84 €/jour
- Revenus 2024 compris entre 48 060 € et 144 179 € : 1/730ème des revenus 2024
- Revenus 2024 ≥ 144 180 € : 197,51 €/jour (plafond)
La durée maximale d’indemnisation par la CARMF est de 36 mois, indépendamment de la période déjà couverte par la CPAM. Les deux fenêtres sont successives et distinctes : d’abord 87 jours CPAM, ensuite jusqu’à 36 mois CARMF.
Un point important que les médecins entre 62 et 69 ans doivent intégrer : les indemnités subissent un abattement progressif dès la deuxième année d’indemnisation (−25 %, puis −50 % en troisième année), avant une orientation vers la retraite anticipée pour inaptitude.
Ce que cela révèle concrètement : pour un médecin dont les revenus annuels s’établissent à 120 000 €, la CARMF versera environ 164 €/jour à partir du 91ème jour. C’est un revenu de remplacement qui représente, dans le meilleur des cas, de l’ordre de 50 % du revenu habituel brut, et bien moins en net, après charges fixes du cabinet qui, elles, continuent de courir.
Le contrat de prévoyance complémentaire a donc pour première mission de combler cet écart, en ciblant bien la date de début de prise en charge, le niveau de revenu à protéger, et la durée de couverture souhaitée.
L’invalidité totale et permanente : des montants plafonnés, des majorations sous conditions
La pension d’invalidité de la CARMF est réservée aux situations d’invalidité totale et définitive rendant le médecin absolument incapable d’exercer sa profession. La CARMF ne raisonne pas par catégories d’invalidité comme le régime général, c’est tout ou rien.
Son montant est déterminé par le meilleur revenu des trois dernières années précédant l’entrée en jouissance des droits, avec les fourchettes suivantes pour 2026 :
- Meilleur revenu ≤ 48 060 € : 23 662 €/an (plancher forfaitaire)
- Meilleur revenu entre 48 060 € et 144 179 € : montant variable selon les revenus
- Meilleur revenu ≥ 144 180 € : 31 549 €/an (plafond forfaitaire)
Donc, quel que soit le niveau de revenus d’un médecin au-delà de trois plafonds annuels de Sécurité sociale, qu’il gagne 150 000 € ou 500 000 €, la pension d’invalidité de la CARMF sera identique : 31 549 €/an, soit environ 2 629 €/mois brut. Ce plafonnement est l’un des arguments les plus percutants pour justifier un contrat de prévoyance complémentaire bien dimensionné.
Des majorations existent et sont cumulables entre elles :
- +35 % si le médecin est marié depuis au moins deux ans et que les ressources annuelles du conjoint n’excèdent pas 31 252 € en 2026
- +35 % en cas de recours obligatoire à tierce personne pour les actes de la vie quotidienne
- +10 % si le médecin a eu au moins trois enfants
À ces majorations s’ajoutent les rentes temporaires pour enfants à charge, qui viennent en complément de la pension d’invalidité. Chaque enfant à charge perçoit 8 788,52 €/an jusqu’à ses 21 ans, prorogeable jusqu’à 25 ans sous conditions de poursuite d’études. Ce n’est pas anodin : pour un médecin invalide avec trois enfants à charge, cela représente plus de 26 000 € supplémentaires par an.
Le tableau d’exemple de la CARMF pour 2026 est éclairant. Pour un médecin dont les revenus dépassent trois plafonds, marié, avec trois enfants à charge, le total annuel servi peut atteindre 73 215 €, pension, majorations et rentes éducation cumulées. C’est mieux. Mais c’est encore loin de couvrir la perte de revenus d’un spécialiste en milieu de carrière.
La pension est versée au maximum jusqu’au premier jour du trimestre suivant le 62ème anniversaire du médecin, date à laquelle elle bascule automatiquement vers la retraite.
L’angle mort majeur : l’invalidité partielle. La CARMF ne prévoit aucune pension pour l’invalidité partielle. Aucune. Un médecin qui perd partiellement l’usage d’une main, qui développe une pathologie l’empêchant d’exercer à plein temps, ou qui voit sa capacité de travail réduite sans être reconnu totalement invalide, ne touche rien de la CARMF à ce titre. Ce silence du régime obligatoire rend la couverture complémentaire d’autant plus indispensable sur ce risque spécifique.
Le décès : un capital limité, des rentes sous conditions strictes
En cas de décès d’un médecin cotisant à la CARMF, non retraité ou titulaire d’une pension d’invalidité, et âgé de moins de 75 ans, le régime invalidité-décès verse une indemnité décès unique de 71 500 € en 2026. Cette somme n’est pas soumise à l’impôt sur le revenu.
Nous vous laissons apprécier la portée de ce capital à l’aune des situations réelles. Pour un médecin en milieu de carrière, avec un emprunt immobilier professionnel, des enfants en bas âge, un conjoint sans revenus autonomes significatifs : 71 500 € couvre peut-être une ou deux années de charges fixes. Pas plus.
Au-delà du capital décès, la CARMF prévoit deux types de rentes temporaires.
La rente de conjoint survivant est versée au conjoint marié depuis au moins deux ans, âgé de moins de 62 ans. Son montant varie selon le nombre d’années de cotisation du médecin et l’écart entre la date du décès et son 62ème anniversaire. En 2026, elle se situe dans une fourchette de 8 557 € à 17 114 €/an, majorée de 10 % en cas de trois enfants. Elle est servie jusqu’aux 62 ans du conjoint survivant, âge à partir duquel la pension de réversion prend le relais.
Quelques points de vigilance : un PACS ne suffit pas, seul le mariage ouvre droit à cette rente. Le concubinage, même de longue date, est exclu. Et un remariage du conjoint survivant entraîne la perte définitive de la rente.
La rente éducation est versée à chaque enfant à charge jusqu’à ses 21 ans, prorogeable jusqu’à 25 ans sous conditions de poursuite d’études. En cas de décès du médecin, elle s’élève à 10 078 €/an par enfant s’il est orphelin d’un seul parent, et à 17 114 €/an s’il devient orphelin de père et de mère. C’est globalement le poste le mieux calibré du volet décès.
Synthèse des prestations CARMF 2026
| Risque | Organisme | Montant 2026 | Durée / condition | Couverture |
|---|---|---|---|---|
| Arrêt — jours 1–3 | — | Aucune indemnisation | Franchise sèche | Vide |
| Arrêt — jours 4–90 | CPAM (SSI) | 1/730e du revenu moyen N-3 — Min. 26,33 € / Max. 197,51 €/j | 87 jours — cumulable jusqu’à 360 j / 3 ans | Partiel |
| Arrêt — à partir du 91e jour | CARMF | 1/730e du revenu N-2 — Min. 65,84 € / Max. 197,51 €/j | 36 mois max. — abattement dès 62 ans | Partiel |
| Invalidité totale et permanente | CARMF | De 23 662 € à 31 549 €/an — majorations cumulables | Jusqu’au 62e anniversaire — invalidité totale uniquement | Plafonné |
| Rentes éducation (invalidité) | CARMF | 8 788 €/an par enfant à charge | Jusqu’à 21 ans — prorogeable à 25 ans | Inclus |
| Invalidité partielle | — | Aucune prestation | — | Vide |
| Capital décès | CARMF | 71 500 € — non imposable | Médecin cotisant, non retraité, moins de 75 ans | Limité |
| Rente conjoint survivant | CARMF | De 8 557 € à 17 114 €/an — +10 % si 3 enfants | Jusqu’aux 62 ans du conjoint — mariage 2 ans min. | Conditionné |
| Rente éducation (décès) | CARMF | 10 078 €/an (orphelin simple) — 17 114 €/an (double orphelin) | Jusqu’à 21 ans — prorogeable à 25 ans | Inclus |
Source : Guide incapacité temporaire et invalidité CARMF 2026 — carmf.fr
Ce que cette cartographie dit de votre besoin en prévoyance complémentaire
Sur l’arrêt de travail : la franchise de trois jours non couverts et le taux de remplacement réel, souvent inférieur à 50 % du revenu brut, justifient un contrat complémentaire bien calibré sur la période post-90ème jour. La classe de cotisation choisie à la CARMF a un impact direct sur l’indemnité servie : c’est un premier levier à ne pas négliger.
Sur l’invalidité totale : le plafond de 31 549 €/an est la donnée clé pour les médecins à revenus élevés. Pour un spécialiste libéral gagnant 200 000 €, l’écart entre ce montant et les revenus habituels dépasse 150 000 € annuels, c’est l’ordre de grandeur du besoin résiduel à couvrir.
Sur l’invalidité partielle : le régime obligatoire ne couvre rien. C’est un risque intégralement à la charge du contrat complémentaire.
Sur le décès : le capital de 71 500 € est un point de départ, pas une solution. Le besoin complémentaire dépend de la situation patrimoniale, familiale et professionnelle de chaque médecin, emprunts en cours, âge des enfants, revenus du conjoint. C’est un calcul à faire au cas par cas.
La CARMF constitue un socle. Un socle réel, auquel les médecins libéraux cotisent depuis le début de leur activité, et qui offre des garanties dignes de ce nom. Mais un socle, seulement. La construction d’une protection véritablement adaptée passe obligatoirement par une lecture attentive de ce régime de base, avant même d’ouvrir un tableau de garanties de contrat privé.
Questions fréquentes
La CARMF couvre-t-elle l'invalidité partielle ?
Non. La pension d'invalidité est réservée aux situations d'invalidité totale et définitive. Un médecin partiellement invalide ne perçoit rien de la CARMF à ce titre. C'est l'un des angles morts les plus importants du régime obligatoire.
Combien de temps la CARMF m'indemnise-t-elle en arrêt de travail ?
À partir du 91ème jour d'arrêt, la CARMF peut vous indemniser jusqu'à 36 mois. La période CPAM (jours 4 à 90) s'y ajoute en amont. Au total, la durée maximale de couverture combinée dépasse donc trois ans.
Mon conjoint pacsé bénéficie-t-il de la rente en cas de décès ?
Non. Seul le conjoint marié depuis au moins deux ans ouvre droit à la rente temporaire de conjoint survivant. Le PACS et le concubinage sont exclus, ce qui renforce le besoin d'une couverture décès complémentaire avec désignation libre de bénéficiaire.
Le niveau de mes cotisations CARMF influence-t-il mes indemnités en arrêt de travail ?
Oui, directement. Pour les médecins dont les revenus se situent entre un et trois plafonds annuels de Sécurité sociale, l'indemnité journalière CARMF est calculée sur la base des revenus réels de l'année N-2. En deçà ou au-delà de ces bornes, le montant est forfaitaire. C'est donc bien le niveau de revenus déclaré qui détermine l'indemnité, pas uniquement la classe de cotisation.